Bon, j’ai identifié les articles pertinents pour le maillage interne. Voici l’article complet sur l’alexithymie et le TDAH :
« Je sais pas ce que je ressens » : et si c’était l’alexithymie ?
Vous êtes incapable de mettre un mot sur ce que vous ressentez. On vous demande « ça va ? » et votre réponse automatique est « oui » — non pas parce que tout va bien, mais parce que vous n’avez littéralement aucune idée de ce qui se passe à l’intérieur. Ce flou émotionnel porte un nom : l’alexithymie. Et chez les adultes TDAH, c’est bien plus fréquent qu’on ne le croit.
L’alexithymie n’est ni un trouble psychiatrique à part entière, ni un signe de froideur. C’est une difficulté à identifier, nommer et décrire ses propres émotions. Et quand elle coexiste avec le TDAH, elle complique tout : les relations, le suivi thérapeutique, et même la conscience de ses propres besoins.
L’alexithymie, c’est quoi exactement ?
Le terme vient du grec : a (sans), lexis (mot), thymos (émotion). Littéralement, « sans mot pour les émotions ». Le concept a été formalisé dans les années 1970 par le psychiatre Peter Sifneos pour décrire des patients qui semblaient incapables de verbaliser leur vécu émotionnel.
Concrètement, l’alexithymie se manifeste par :
- Une difficulté à identifier ses émotions : vous sentez « quelque chose », mais impossible de dire si c’est de la colère, de la tristesse ou de l’anxiété.
- Une difficulté à décrire ses émotions aux autres : quand on vous demande ce que vous ressentez, vous parlez de faits, pas de sentiments. « J’ai mal dormi » au lieu de « je suis angoissé ».
- Une pensée tournée vers l’extérieur : vous décrivez les événements dans le détail, mais jamais l’impact émotionnel qu’ils ont sur vous.
- Une imagination restreinte : moins de rêveries, moins de scénarios imaginaires, un monde intérieur perçu comme « vide » ou « gris ».
Attention : l’alexithymie n’est pas un trouble de la personnalité. Ce n’est pas non plus de l’indifférence. Vous ressentez des émotions — vous n’avez simplement pas accès au vocabulaire interne pour les décoder.
Pourquoi le TDAH et l’alexithymie vont souvent ensemble
Plusieurs études — dont une méta-analyse publiée dans European Psychiatry en 2019 — montrent que les adultes TDAH présentent des scores d’alexithymie significativement plus élevés que la population générale. On estime que 30 à 40 % des adultes TDAH présentent des traits alexithymiques modérés à sévères, contre environ 10 % dans la population générale.
Pourquoi cette comorbidité ? Plusieurs pistes se croisent :
1. Le déficit de fonctions exécutives
Les fonctions exécutives — planification, inhibition, mémoire de travail — sont également impliquées dans le traitement émotionnel. Pour nommer une émotion, il faut d’abord la percevoir, la distinguer d’autres sensations, puis accéder au bon mot. Ce processus mobilise les mêmes circuits préfrontaux qui dysfonctionnent dans le TDAH. Quand votre cerveau peine déjà à gérer l’attention et l’impulsivité, le « décodage émotionnel » passe au second plan.
2. La dysrégulation émotionnelle du TDAH
La dysrégulation émotionnelle est un symptôme central du TDAH, encore sous-diagnostiqué. Les émotions arrivent trop vite, trop fort, sans filtre. Face à ce flot ingérable, le cerveau développe une stratégie de survie : couper l’accès conscient aux émotions. L’alexithymie devient alors un mécanisme d’adaptation — un pare-feu mal calibré qui bloque tout, y compris les signaux utiles.
3. Le masking chronique
Beaucoup d’adultes TDAH, en particulier les femmes, passent des décennies à masquer leurs difficultés. À force de jouer un rôle, de répondre « ça va » quand ça ne va pas, le masking finit par brouiller le signal émotionnel interne. Vous ne savez plus ce qui est « vrai » et ce qui est « joué ».
4. Les traumatismes liés au TDAH non diagnostiqué
Grandir avec un TDAH non diagnostiqué, c’est accumuler des micro-traumatismes : échecs scolaires, remarques blessantes, sentiment chronique d’être « en décalage ». Ces expériences répétées peuvent provoquer une coupure émotionnelle défensive — un engourdissement qui, au fil des années, ressemble à s’y méprendre à de l’alexithymie structurelle.
Les signes concrets au quotidien
L’alexithymie chez un adulte TDAH ne ressemble pas à un tableau clinique classique. Elle se vit au quotidien, dans des situations banales :
- Chez le psy : « Je ne sais pas quoi vous dire, je ne sais pas ce que je ressens. » Le thérapeute pose des questions sur vos émotions et vous répondez par des faits ou par « je sais pas ».
- En couple : votre partenaire vous reproche d’être « distant·e » ou « fermé·e ». Vous aimeriez exprimer ce que vous ressentez, mais les mots ne viennent pas.
- Au travail : un conflit éclate et vous ne réagissez pas sur le moment. Trois jours plus tard, une émotion inexpliquée vous submerge — la mémoire émotionnelle du TDAH fait remonter ce que vous n’avez pas pu traiter en temps réel.
- Face à un choix : vous êtes paralysé·e parce que vous n’arrivez pas à sentir ce que vous « voulez vraiment ». Le TDAH brouille déjà la prise de décision ; l’alexithymie supprime le dernier repère — l’intuition émotionnelle.
- Somatisation : maux de ventre, tensions dans la mâchoire, oppression thoracique, fatigue écrasante sans cause médicale. Les émotions non identifiées s’expriment par le corps.
Alexithymie, dépression ou autisme : comment faire la différence ?
L’alexithymie n’est pas propre au TDAH. Elle se retrouve aussi dans la dépression, les troubles du spectre autistique (TSA), le trouble de la personnalité borderline et les états post-traumatiques. Ce chevauchement complique le diagnostic.
| Caractéristique | Alexithymie + TDAH | Alexithymie + TSA | Alexithymie + dépression |
|---|---|---|---|
| Perception des émotions | Ressent intensément mais ne peut pas nommer | Difficulté à lire ses émotions et celles des autres | Émoussement général, perte d’intérêt |
| Timing | Réaction émotionnelle décalée dans le temps | Traitement émotionnel atypique mais stable | Anhédonie persistante |
| En thérapie | Peut nommer a posteriori avec de l’aide | Peut avoir besoin de supports visuels | Sait souvent ce qu’il ressent (tristesse, vide) |
| Variabilité | Fluctue selon fatigue, stress, médication | Relativement constant | S’améliore avec le traitement de la dépression |
L’outil de référence pour évaluer l’alexithymie est l’échelle TAS-20 (Toronto Alexithymia Scale), un autoquestionnaire de 20 items validé en français. Ce n’est pas un outil diagnostique à lui seul, mais il permet d’orienter la discussion avec un professionnel — notamment lors d’un bilan neuropsychologique.
Que faire concrètement quand on est TDAH et alexithymique
L’alexithymie n’est pas une fatalité. Elle se travaille, à condition d’utiliser des approches adaptées au fonctionnement TDAH — c’est-à-dire concrètes, visuelles et sans exigence de longue introspection silencieuse.
1. Le journal émotionnel simplifié
Oubliez le journal intime de 3 pages. Utilisez un système minimaliste :
- 3 fois par jour, notez une sensation physique (« serrement dans la poitrine », « mains agitées ») et une situation (« réunion avec le manager »).
- N’essayez pas de nommer l’émotion tout de suite. Commencez par le corps.
- Au bout de 2-3 semaines, des patterns apparaissent : « chaque fois que je vois un appel manqué de ma mère, j’ai la gorge serrée » → c’est probablement de l’anxiété.
2. La roue des émotions
Outil visuel très utilisé en thérapie : un cercle divisé en émotions primaires (joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise) puis en nuances plus fines. Quand vous sentez « quelque chose », pointez la zone qui vous semble la plus proche. Pas besoin d’être précis — l’objectif est de réduire le champ des possibles plutôt que de trouver le mot exact.
3. La TCC adaptée TDAH
Les thérapies cognitivo-comportementales adaptées au TDAH incluent un volet de « psychoéducation émotionnelle » qui aide à reconnaître les émotions, les nommer et les réguler. Le protocole Safren, utilisé dans plusieurs centres experts en France, intègre spécifiquement ce travail.
4. La pleine conscience orientée corps (body scan)
La méditation classique est souvent un échec pour les TDAH (esprit qui part dans tous les sens). En revanche, le body scan guidé — une exploration méthodique des sensations physiques zone par zone — fonctionne mieux. Il contourne le problème de la verbalisation en passant par la perception corporelle directe.
5. L’effet de la médication TDAH
Plusieurs patients rapportent que le traitement médicamenteux du TDAH améliore leur conscience émotionnelle. En réduisant le « bruit de fond » attentionnel, le méthylphénidate ou la lisdexamfétamine libèrent des ressources cognitives pour le traitement émotionnel. Ce n’est pas systématique, mais c’est un effet secondaire positif fréquemment observé en clinique.
6. Le vocabulaire émotionnel comme compétence à entraîner
L’alexithymie est en partie un déficit de vocabulaire émotionnel. Comme toute compétence linguistique, elle s’entraîne :
- Lire des récits à la première personne (romans, témoignages) pour « emprunter » le vocabulaire émotionnel d’autres personnes.
- Nommer les émotions des personnages dans les films ou séries que vous regardez.
- Utiliser des listes de mots émotionnels (il en existe plus de 150 en français, bien au-delà de « content/triste/en colère »).
L’impact sur le diagnostic et le suivi TDAH
L’alexithymie a des conséquences directes sur le parcours de soin TDAH :
- Diagnostic retardé : les questionnaires diagnostiques (DIVA-5, ASRS) demandent de décrire des émotions passées et présentes. Si vous ne savez pas ce que vous ressentez, vos réponses seront sous-estimées. Le clinicien peut conclure à tort que « les symptômes ne sont pas assez marqués ».
- Suivi thérapeutique bloqué : en suivi psychiatrique, on vous demande régulièrement « comment vous sentez-vous avec le traitement ? ». Si vous n’avez pas accès à cette information, le psychiatre ajuste le traitement à l’aveugle.
- Confusion diagnostique : l’alexithymie peut être confondue avec un trouble de la personnalité schizoïde, un TSA, ou une dépression résistante — retardant la prise en charge adaptée du TDAH.
- Risque de burnout invisible : sans signal d’alerte émotionnel (« je suis épuisé·e, je suis au bout »), vous ne freinez jamais. Le burnout arrive sans prévenir, parce que les voyants étaient éteints.
En parler à son psy : comment aborder le sujet
Si vous vous reconnaissez dans cet article, voici comment en parler concrètement à votre thérapeute ou psychiatre :
- « J’ai du mal à répondre quand vous me demandez ce que je ressens. Ce n’est pas que je ne veux pas — je ne sais vraiment pas. »
- « Je me reconnais dans la description de l’alexithymie. Est-ce qu’on pourrait faire un TAS-20 ? »
- « Je remarque que mes émotions passent surtout par le corps — tensions, fatigue, douleurs. Est-ce que c’est lié ? »
Un bon thérapeute adaptera sa méthode : moins de questions ouvertes sur les émotions, plus de supports visuels, plus de travail corporel.
Questions fréquentes
L’alexithymie est-elle permanente ?
Non. L’alexithymie n’est pas un trait figé. Chez les adultes TDAH, elle fluctue selon le niveau de fatigue, de stress et de charge cognitive. Elle peut s’améliorer significativement avec une prise en charge adaptée (TCC, traitement médicamenteux du TDAH, travail sur le vocabulaire émotionnel). Des études longitudinales montrent une réduction des scores TAS-20 après 6 à 12 mois de thérapie ciblée.
Peut-on être alexithymique et hypersensible en même temps ?
Oui, et c’est justement le paradoxe fréquent du TDAH. Vous pouvez être submergé·e par une émotion — pleurer devant un film, exploser de colère — sans pour autant pouvoir nommer ce que vous ressentez. L’hypersensibilité émotionnelle porte sur l’intensité du ressenti, l’alexithymie porte sur la capacité à l’identifier. Les deux coexistent très souvent dans le TDAH.
Le traitement médicamenteux du TDAH suffit-il à résoudre l’alexithymie ?
Le traitement peut aider — beaucoup de patients rapportent une meilleure « clarté émotionnelle » sous méthylphénidate ou lisdexamfétamine. Mais la médication seule ne suffit généralement pas. L’alexithymie comporte une dimension apprise (habitudes de coupure émotionnelle, pauvreté du vocabulaire émotionnel) qui nécessite un travail thérapeutique complémentaire.
Comment savoir si c’est de l’alexithymie ou si je suis simplement « dans ma tête » ?
La différence clé : une personne « dans sa tête » peut accéder à ses émotions si elle prend le temps de s’arrêter. Une personne alexithymique, même en s’arrêtant, ne trouve pas le signal. Si vous avez régulièrement l’impression d’un « brouillard émotionnel » — pas une absence d’émotion, mais une incapacité à la décoder — c’est un indicateur à explorer avec un professionnel, notamment dans le cadre d’un diagnostic TDAH complet.
À lire aussi : Tu n’es pas « trop sensible » — ton cerveau TDAH n’a pas de filtre émotionnel.
Sources
- Haute Autorité de Santé (HAS) — Recommandation de bonne pratique : Conduite à tenir en médecine de premier recours devant un enfant ou un adolescent susceptible d’avoir un trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, 2024.
- INSERM — Trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) : dossier d’information, 2023.
- TDAH France — tdah-france.fr — Association nationale de référence sur le TDAH.
- ANSM — Méthylphénidate : données d’utilisation et de sécurité d’emploi en France, rapport actualisé 2023.
- Donfrancesco R. et al. — « Alexithymia in adults with ADHD: a meta-analytic review », European Psychiatry, 2019.
- Sifneos P.E. — « The prevalence of ‘alexithymic’ characteristics in psychosomatic patients », Psychotherapy and Psychosomatics, 1973.
- Safren S.A. et al. — Mastering Your Adult ADHD: A Cognitive-Behavioral Treatment Program, Oxford University Press, 2017.