On te demande « ça va ? » et t’entends ta bouche répondre « ça va » avant même d’avoir vérifié. Réflexe. Comme un distributeur automatique.

Le truc, c’est que t’en sais rien, en vrai. Ça va ? Aucune idée. Ton cerveau te renvoie un écran de chargement qui tourne dans le vide.

Si tu te reconnais déjà, respire. T’es pas cassé·e. T’es pas seul·e. Et ce truc-là, il porte un nom.

Ce que tu vas reconnaître

  • Tu réalises trois heures plus tard que t’étais en colère. Sur le moment, t’as juste senti ton ventre se serrer.
  • Quelqu’un pleure devant toi, tu sais qu’il faut réagir, mais à l’intérieur c’est silence radio. Alors tu copies ce que font les autres.
  • Tu confonds la faim, la fatigue, l’anxiété et l’envie de pipi. C’est « un truc qui va pas » jusqu’à ce que tu manges et que ça passe.
  • Au ciné, tout le monde chiale. Toi tu te demandes si t’as un problème parce que tu ressens rien.
  • On te demande « qu’est-ce que tu ressens ? » et ton cerveau affiche une page blanche. Tu balbuties « je sais pas » en te sentant nul·le.
  • Tu exploses d’un coup pour un truc minuscule, parce que t’as accumulé sans jamais voir la pile monter.

Au moins un point t’a fait dire « oh, c’est moi, ça » ? Continue. On va décortiquer ça tranquille.

Non, t’es pas froid·e ni insensible

On t’a peut-être dit que t’étais distant·e. À côté de la plaque. « Trop dans ta tête. » Que tu t’en foutais.

Spoiler : tu ressens. Énormément, même. C’est juste que personne t’a jamais filé le dictionnaire.

L’alexithymie, c’est pas l’absence d’émotion. C’est l’émotion en mode brouillard. Y’a quelque chose qui se passe à l’intérieur, mais sans étiquette dessus. Comme recevoir un colis sans bordereau : tu sais qu’il y a un truc dans la boîte, mais impossible de dire quoi.

Le mot vient du grec : « pas de mots pour les émotions ». Littéralement. C’est pas que t’es vide. C’est que le pont entre ce que tu ressens et les mots pour le dire est en travaux.

Et ça change tout. Parce que « insensible », ça veut dire « il manque quelque chose en toi ». Alors qu’en vrai, il manque juste une traduction.

Petit exemple. Une amie t’annonce une mauvaise nouvelle. Les autres disent « oh non, je suis tellement triste pour toi ». Toi, tu sens un poids bizarre dans la poitrine, tu sais pas comment l’appeler, alors tu sors un « ah merde, c’est nul ça » un peu plat. Et tu repars en te traitant de monstre.

T’es pas un monstre. T’as juste ressenti le truc dans ton corps avant que ton cerveau trouve le mot. Et le mot, il est jamais arrivé à temps.

Pourquoi ton cerveau TDAH fait ça

Si t’as un TDAH, l’alexithymie te parle probablement encore plus fort. Les deux se tiennent souvent par la main. Et y’a des raisons simples à ça.

Première chose : ton attention. Elle zappe partout, vers l’extérieur, vers la prochaine pensée, vers le bruit dans la rue. Du coup les petits signaux discrets qui viennent de l’intérieur ? Ils passent à la trappe. C’est dur d’écouter une voix murmurer quand la radio est à fond.

Deuxième chose : chez toi, le corps parle avant la tête. La migraine. La mâchoire crispée. La boule au ventre. L’épaule en béton. C’est souvent ton seul indice qu’une émotion vient de passer par là.

Tu vis les émotions par le bas du corps, pas par les mots. Quand quelqu’un te dit « mais qu’est-ce que tu RESSENS ? », il te demande de lire un texte écrit dans une langue qu’on t’a jamais apprise.

Et y’a un troisième truc, plus vicieux : quand tu rates les signaux faibles, ils s’accumulent en silence. Tu sens rien, tu sens rien, tu sens rien… et puis tu pètes un câble parce que le frigo est vide. C’est pas le frigo. C’est tout le reste que t’as pas vu monter.

Au passage : c’est cousin de cette mémoire émotionnelle qui te fait ressasser une réunion trois jours après. Ton cerveau traite les émotions en différé. Sur le moment : rien. Plus tard : tout, d’un coup.

Comment commencer à décoder tes émotions

Pas de leçon ici. Pas de « y’a qu’à ». Juste des trucs doux à tester, sans pression.

Commence par le corps, pas par la tête. Au lieu de te demander « qu’est-ce que je ressens ? » (page blanche garantie), demande-toi « qu’est-ce que je sens physiquement ? ». Ventre serré ? Gorge nouée ? Épaules dans les oreilles ? Le corps, lui, il ment pas. Et il répond plus facilement.

Nomme à voix haute, même approximatif. Pas besoin du mot parfait. « Je crois que je suis… un peu énervé ? Ou stressé ? J’sais pas trop. » Ça suffit. Mettre un mot bancal sur l’émotion, c’est déjà l’attraper. Le cerveau adore les étiquettes, même provisoires.

Regarde une « roue des émotions ». C’est un genre de carte avec plein de mots d’émotions rangés en cercle. Tu tapes ça dans une image en ligne. Tu pointes celui qui chauffe un peu plus que les autres. C’est pas tricher. C’est utiliser une béquille, et les béquilles, c’est fait pour marcher.

Achète-toi du temps. Quand on te demande « ça va ? », t’as le droit de pas répondre tout de suite. « Laisse-moi cinq minutes, je te dis. » Cette pause, c’est pas de la fuite. C’est le temps que ton cerveau a besoin pour faire la traduction.

Tu remarqueras peut-être que ça ressemble à ces signes que t’as longtemps pris pour des défauts de caractère. C’est pas des défauts. C’est un fonctionnement. Nuance énorme.

FAQ

C’est grave, l’alexithymie ? Ça se soigne ?
C’est pas une maladie, c’est une façon de fonctionner. Donc non, y’a rien à « guérir ». Mais oui, ça se travaille. Décoder ses émotions, c’est une compétence, pas un don de naissance. Ça s’apprend lentement, comme une langue. Et un·e psy formé·e au TDAH peut t’accompagner là-dedans si t’en ressens le besoin.

Est-ce que ça veut dire que j’aime pas vraiment les gens ?
Non. Mille fois non. Tu peux adorer quelqu’un profondément et être incapable de le sentir sur commande. L’amour est là. C’est l’accès en temps réel qui bugue. Tu doutes de tes sentiments non pas parce qu’ils existent pas, mais parce que tu les vois pas en direct. C’est très différent.

Comment expliquer ça à mon/ma partenaire qui croit que je m’en fous ?
Montre-lui cet article, déjà, ça fait la moitié du boulot. Et dis-lui un truc simple : « Quand je réponds pas tout de suite, c’est pas de l’indifférence, c’est que mon cerveau met du temps à traduire ce que je ressens. Donne-moi un délai, et reviens me demander plus tard. » La plupart des gens comprennent très bien, une fois qu’on leur donne le mode d’emploi.

Pour finir

Pendant des années, t’as peut-être cru que t’étais le glaçon de service. Le robot. La personne « compliquée à lire ».

Mais lire une émotion sans étiquette, c’est dur pour tout le monde. Toi on t’a juste filé un texte sans traduction et on t’a demandé de réciter par cœur.

Maintenant ça a un nom. Et un nom, ça change la donne : ça veut dire que d’autres vivent pareil, que c’est étudié, que c’est pas « ta personnalité ratée ».

Si en lisant t’as pensé à quelqu’un — ou si t’as enfin mis un mot sur TON truc — envoie ça à cette personne. Quelqu’un dans ton fil a besoin de lire que ça porte un nom.

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Sources

  • HAS (Haute Autorité de Santé) — Recommandations sur le trouble déficit de l’attention/hyperactivité chez l’adulte.
  • INSERM — Dossier d’information sur le TDAH et les particularités du traitement émotionnel.
  • TDAH France — Ressources sur les émotions et la régulation chez les personnes concernées.